DESO, G. & PROBST, J.M. 2007. Observation d’un nouvel environnement chez le Gecko vert de Manapany Phelsuma inexpectata Mertens, 1966 (Sauria : Gekkonidae). Bull. Phaethon, 25 : 37,42.

Publié le par Jean-Michel PROBST

Bulletin Phaethon, 25 : 37-42.

Observation d’un nouvel environnement chez le Gecko vert de Manapany Phelsuma inexpectata Mertens, 1966 (Sauria : Gekkonidae)

Grégory DESO  & Jean Michel PROBST

 Association Nature et Patrimoine 2 Allée Mangaron
Dos d’Ane, 97 419 La Possession, Ile de la Réunion
(deso.gregory@free.fr); (jean-mi.probst@wanadoo.fr)

 
Photo 1 : Plage de galets d’une partie du littoral de l’Anse de Manapany
(© J-M. Probst)

Résumé : Cette note présente une niche écologique rupicole chez Phelsuma inexpectata à Manapany les bains.
Mots clés : Phelsuma inexpectata ; niche écologique rupicole ; île de la Réunion.
Summary : This paper presents an ecology of the Phelsuma inexpectata in Manapany les bains.
Key words : Phelsuma inexpectata ; cliff-dwelling ecological niche. Reunion island.

Introduction

    Le gecko vert de Manapany Phelsuma inexpectata Mertens, 1966 fait partie de la famille des Gekkonidae qui comporte 85 genres et plus de 1050 espèces dans le monde (Uetz, 2006).

    Phelsuma inexpectata est connu pour être essentiellement arboricole (Mertens 1966, 1970 ; Vinson & Vinson 1969 ; Bour & Moutou 1982 ; Moutou 1983 ; Cheke, 1987 ; Bour et al. 1995 ; Probst 1997 ; Girard 1997 ; Probst & Turpin 1997 ; Probst 1999a-b ; Deso 2001, 2006 ; Austin et al. 2004 ; Harmon, 2005 ; Duguet 2006 ; Harmon & Gibson, 2006). Les substrats préférentiels de cette espèce sont surtout de nature végétale, mais Bour et al., (1995) exposent l’observation d’un individu sur substrat rocheux. Néanmoins, il est souligné qu’il se situe près d’un groupement de Vacoa Pandanus utilis.

    Le 30/08/2002, lors d’une mission herpétologique menée par l’Association Nature et Patrimoine, nous avons observé que Phelsuma inexpectata présentait une affinité rupicole. Ces observations ont révélé la présence de maraudes alimentaires, de thermorégulations, ainsi que de caches situées à même le sol. Il faut préciser que la plage de Manapany les bains offre une étendue de gros galets dépourvue de zones arborées. On peut donc observer la présence de Phelsuma inexpectata dans ces milieux rocheux. Il s’agit plus précisément de la zone littorale s’étirant des abords du bassin de baignade jusqu’à l’embouchure de la ravine de Manapany, soit  sur 523 mètres à vol d’oiseau [carte I.G.N.1.25000: 4408.R.] ; [Maille: AN.3 de la carte de répartition de l’Association Nature et Patrimoine]. 

 
Photo 2 : Un mâle adulte et une femelle adulte en thermorégulation sur des rochers à même le sol. (© J-M. Probst & Mikaël Sanchez)


Photo 3 : Deux femelles adultes, en maraude alimentaire sur un bloc rocheux. Anse de Manapany (© J-M. Probst & Mikaël Sanchez)


Observation rupicole

    A 9h30 du matin, arrivés dans l’anse de Manapany les bains et munis d’une paire de jumelles, nous avons observé des Phelsuma inexpectata en déplacement sur les galets de cette même plage. Le plus étonnant était l’absence de végétation arborée sur une cinquantaine de mètres aux alentours. C’est pourquoi nous avons décidé de suivre un individu dans son déplacement. Nous nous sommes alors rendus compte que le dessous des galets et l’interstice des feuilles de liane Patate à Durand Ipomoea pes caprae étaient méthodiquement inspectés par le gecko. En effet, ce milieu littoral et surtout la plage de galets abritaient un grand nombre de micro-crustacés. Un Phelsuma sub-adulte a d’ailleurs effectué sous nos yeux une capture puis l’ingestion d’un invertébré. Malheureusement, cette prise trop rapide de la proie ne nous a pas permis de l’identifier de manière certaine. La capture d’un micro-crustacé est soupçonnée.

    Un autre individu a également été aperçu sur cette plage de galets. Il s’agissait d’une jeune femelle en thermorégulation sur un bloc rocheux. Notre approche a malheureusement entraîné sa fuite rapide sous les galets. Nos tentatives d’observation ultérieures se sont révélées vaines. Ce milieu présente donc la possibilité pour les geckos de se faufiler assez profondément entre les pierres et d’échapper efficacement à certains prédateurs.


Photo 4 : Femelle de Phelsuma inexpectata en insolation sur un rocher de falaise maritime. (© Grégory Deso)

     
 
    A quelques mètres à peine de ce sub-adulte, nous avons pu en examiner un autre. Toutefois, sa fuite furtive n’a pas permis la détermination de son sexe. Un peu plus haut une nouvelle femelle a été rencontrée. Cette fois-ci nous étions en présence d’un individu au stade adulte. Il faut préciser que nous avons remarqué la présence d’une espèce végétale rampante et introduite. Etant donné que nous étions sur les lieux pour une toute autre mission herpétologique, nous n’avons pas poursuivi les recherches. En fin de journée, après avoir observé des comportements alimentaires de P. inexpectata sur la flore indigène (Deso & Probst en préparation), nous avons décidé d’aller revoir les sujets présents sur la plage de galets. Nous avons alors re-observé notre femelle adulte. Elle se trouvait au même endroit et profitait des derniers moments d’ensoleillement. Finalement nous avons quitté les lieux alors que le soleil se couchait. Il était 18h20.

Discussion, Conclusion

    L’observation d’une femelle adulte dans un environnement rocheux au moment du coucher du soleil laisse supposer le choix de ce milieu comme gîte nocturne. P. inexpectata montre ici la fréquentation d’un nouveau type de milieu. Cette espèce présente donc une niche écologique plus diversifiée que ce qui était auparavant supposé.

    Il est probable que les populations originelles (avant l’arrivée de l’homme) se situaient principalement dans les milieux forestiers de basse altitude. Comme pour l’espèce mauricienne proche, Phelsuma ornata, le reste de la population devient de moins en moins abondante à mesure que l’on progresse à l’intérieur de l’île. Notons que cette dernière à également été observée sur les rochers de bord de mer, à Wolmar en 1985  (Comm. Pers. Anthony Cheke).

 
Photo 5 : Juvénile en déplacement sur les rochers, Anse de Manapany
(© J-M. Probst & Jeanne Eisenbach)

    Aujourd’hui, les populations les plus denses sont observées dans les reliques de végétation autochtone. Ces isolats sont localisés en falaise maritime. Ils présentent une écologie parfaitement adaptée (gîtes nocturnes, maraudes, alimentations, refuges pour les juvéniles). Les travaux de Bour et al. (1995) fournissent l’un des fondements permettant de considérer cette espèce comme particulièrement adaptée et affiliée au Vacoa (Pandanus utilis). Leurs travaux nous conduisent à qualifier ce gecko comme étant inféodé à cette dernière.

    Si nous synthétisons les actuelles données écologiques sur cette espèce, elles nous dévoilent des mœurs plutôt arboricoles (Pandanus utilis, Latania lontaroides, Scaevola taccada, etc.), parfois anthropophiles (habitations humaines et divers substrats de nature anthropique), plus rarement des rochers et des falaises maritimes (Fig.1) et enfin des milieux strictement rupicoles dépourvus d’arbre comme le cordon de plage caillouteux suscité.

    Il apparaît que cette espèce présente des choix d’habitats plus variés. La population anthropophile introduite dans la ville du Tampon (qui est située à 600 mètres d’altitude) nous expose même des mœurs nocturnes (Deso, 2007). La capacité adaptative de ce Gekkonidae est probablement plus importante que ce que nous pensions auparavant. Cela étant, la densité des populations de ces quinze dernières années montre des régressions (Duguet 2006), voire de sévères diminutions de population (Probst & Turpin 1997). Une campagne de sensibilisation auprès des habitants pour les groupes de Phelsuma inexpectata anthropophiles est envisageable.

    Enfin, les observations de maraudes alimentaires en zone intertidale laissent supposer que son alimentation comporte des micro-crustacés ! Nous avons également observé des crabes pouvant se révéler des prédateurs occasionnels de Phelsuma. Des observations rapprochées et surtout la récolte des fèces de ces geckos sur les galets de la plage caillouteuse de Manapany les bains permettrait de clarifier certains aspects de l’écologie de ce gecko.

Remerciements

    Pour la relecture avisée, nous tenons à remercier, les herpétologues Gilles Pottier, Jérôme Maran ainsi que Jean Pierre Vacher pour sa traduction en anglais du résumé. Pour leur disponibilité et leurs observations et recherches actives et passionnées sur le terrain, Anthony Cheke, chercheur, découvreur et auteur de multiples publications, Mikaël Sanchez, étudiant à l’Université de La Réunion, actuellement en stage sur les Phelsuma de La Réunion et Jeanne Eisenbach, Technicienne du Patrimoine naturel à l’Association Nature & Patrimoine.

Notes complémentaires d’Anthony Cheke

1. Selon Arnold et al. 2004 ornata serait l'ancêtre d'inexpectata, alors les moeurs du premier seraient très significatifs pour comprendre ceux du dernier.  Ornata peut être très anthropophile - avant l'arrivée des Hemidactylus et Gehyra, il fréquentait couramment les intérieurs des maisons, jusqu'à manger le sucre sur la table (lettres de Cossigny à Réaumur, Recueil Trimestriel*). Même aujourd'hui on les trouve sur l'extérieur des campements au bord de la mer (obs. pers. ; Nik Cole, comm. pers.) – sur les substrats rocheux (y compris les maisons en pierre ou en bois). Ce n'est donc rien d'anormal - on les vois aussi sur les murs en basalte à Bras d'Eau, et souvent plusieurs à la fois sur les cannons de la 2eme guère mondiale à l'Ile aux Aigrettes.

 *Charpentier de Cossigny, Jean F. 1732-1755. [Treize lettres de Cossigny à Réaumur, ed. A. La Croix]. Rec. Trim. 4 : 168-96, 205-82, 305-16 (1939-40).

2. Selon la Flore des Mascareignes 190 (Bosser & Guého 2003), Pandanus utilis serait l'espèce côtière endémique de la Réunion, y remplaçant P. vandermeeschii de Maurice, espèce qu'ornata choisit de préférence (avec Latania) quand elle peut.  Dans les milieux côtiers rocheux les Phelsumas ont sûrement toujours visité les roches.

3. A noter que mon observation à Wolmar était dans un coin de la Baie de Tamarin où les arbres viennent très près des rochers marins - 2-3 mètres au plus.  Les lézards, comme les vôtres, cherchaient évidemment les micro-crustacées, presque jusqu'aux (petites) vagues - à peu près comme des Cryptoblepharus !

4. Je ne crois pas avoir jamais vu ni P. cepediana, ni P. guimbeaui, ni P. rosagularis sur les rochers - quoique P. guentheri se promène assez régulièrement sur le substrat rocheux à l'Ile Ronde, et y pond ses oeufs - de même ornata. (où se trouve la ponte d'inexpectata ?).

N.D.L.R : Les œufs d’inexpectata sont trouvés le plus souvent entre les feuilles des Vacoas Pandanus utilis, de Choca vert Furcraea foetida, de Latanier rouge Latania lontaroides, … Mais aussi dans les cavités de troncs d’arbre, sous les écorces et dans les creux des rochers.

Références bibliographiques

AUSTIN, J.J. ; ARNOLD, E.N. and JONES, C.G. 2004. Reconstructing an island radiation using ancient and recent DNA: the extinct and living day geckos (Phelsuma) of the Mascarene islands. Molecular Phylogenetics and Evolution, 31 (1) : 109-122.

BOUR, R. et MOUTOU, F. 1982. Reptiles et amphibiens de l'île de La Réunion. Info Nature, 19 : 121-156.

BOUR, R ; PROBST, J.M. et S. RIBES 1995. Phelsuma inexpectata Mertens 1966, le lézard vert de Manapany les Bains (La Réunion) : Données chorologiques et écologiques (Reptilia, Gekkonidae). Dumerilia, 2 : 99-124.

CHARPENTIER de COSSIGNY, J.F. 1732-1755. [Treize lettres de Cossigny à Réaumur, ed. A. La Croix]. Rec. Trim. 4 : 168-96, 205-82, 305-16 (1939-40).

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DESO, G. 2006. Note sur un type de ponte particulier chez Phelsuma borbonica borbonica (Mertens, 1966) - (Reptilia : Sauriae : Gekkonidae) - Ile de La Réunion - Bulletin Phaethon. 23 : 29-36.

DESO, G. 2007. Mise en évidence d’un comportement nocturne chez Phelsuma inexpectata Mertens, 1966 (Sauria : Gekkonidae) Bulletin Phaethon, 25 : 20-23.

DESO, G & PROBST, J.M. (in prep). Contribution à la connaissance de deux geckos de l’île de La Réunion potentiellement pollinisateurs: Phelsuma inexpectata Mertens, 1966 et Phelsuma borbonica Mertens, 1966 (Sauria : Gekkonidae). 1-24.

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Publié dans natureetpatrimoine

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Lemasson lucette 08/05/2008 16:51

Bonjour ayant un gite à manapany les bains vous pouver observer les beaux gecko de manapany vivants en toute libertée dans nos gites. www.gite-lareunion.com