BOULAY, S. et PROBST, J.M. 1995. Synthèse des observations d'Albatros dans les Mascareignes et première mention de l'Albatros timide Diomedea cauta salvini à l'île de La Réunion. Bull. Phaethon, 2 : 5

Publié le par Jean-Michel PROBST

Bulletin Phaethon, 1995, 2 : 58-60.

Synthèse des observations d'Albatros dans les Mascareignes et première mention de l'Albatros timide Diomedea cauta salvini à l'île de La Réunion

Stéphane Boulay* & Jean-Michel Probst**
* Directeur du Parc Zoologique, 21 avenue Georges Pompidou, 97 490 Sainte Clotilde
**Nature & Patrimoine, 2 Allée Mangaron, Dos d’Ane, 97419 La Possession

    Le 13 août 1994, au lieu-dit de l'Anse des Cascades, un Albatros à cape blanche immature a été capturé par les gendarmes de la brigade de Sainte Rose. L'oiseau ne voulant ni s'alimenter ni retourner à la mer, il a été transféré, le lendemain au Zoo de Sainte Clotilde. Placé en semi-liberté dans un enclos réservé aux oiseaux d'eau, il a été quotidiennement alimenté avec des poissons de mer. L'oiseau a été mesuré et pesé jusqu’au moment du relâchage, le 2/09/1994, au large du port de La Rivière des Galets.


Photo 1 : Albatros timide ou Albatros de Salvin  Diomedea cauta salvini
en repos au Zoo de Ste Clotilde (© Jean-Michel Probst)

Introduction

    Les albatros font partie de la Famille des Diomedeidae qui contient deux Genres : Diomedea et Phoebetria et quatorze espèces (Del Hoyo, Elliott & Sargatal, 1992). Dans l'Océan Indien, huit espèces fréquentent régulièrement la zone subantarctique. D'autres, plus rares fréquentent accidentellement cette zone située très loin de leur site de reproduction. Pendant leur période de nidification, la plupart des albatros peuvent effectuer des milliers de kilomètres simplement pour aller se nourrir. Les immatures ont un comportement encore plus erratique et quelques-uns se dispersent même au point de changer d'hémisphère. Les données scientifiques concernant la présence d'albatros à l'île de La Réunion sont peu nombreuses. La plupart des quatre espèces présentées dans les vitrines du Muséum d'Histoire Naturelle de Saint Denis ont été collectées dans leurs lieux d'origine. Un seul individu naturalisé, non présenté et noté avec la mention "capturé à La Réunion", appartient à l'espèce D. chlororyncha (numéro d'inventaire " 1596"). Vu l'état de l'oiseau naturalisé, une capture d'un individu le 25 août 1963 doit être attribuée à un autre individu (Barau comm. pers.). Un autre article présente 3 individus capturés par des marins dans les Terres Australes et relâchés dans l'enceinte du port de la Pointe des Galets (Gruchet, 1976). En résumé, d'après les observations recueillies dans les îles des Mascareignes (Barré, 1983), trois espèces seraient considérées comme "très occasionnelles": l'albatros le plus "commun" serait l'Albatros à bec jaune Diomedea chlororhyncha*, un autre, un peu plus rare serait l'Albatros à sourcils noir D. melanophrys*., enfin, l'Albatros à cape blanche D. cauta serait le plus rare (Barré, 1983).

Observations de l'Albatros à tête blanche Diomedea cauta

    D'après nos connaissances, deux données anciennes concernent cette espèce. Une femelle adulte capturée le 17 septembre 1948 et individu le 26 juillet 1980, tous deux capturés au large de Saint Gilles (Barré, 1983). Le 16 septembre 1990, en compagnie de deux étudiants anglais, nous avons observé un adulte de cette même espèce sur la côte Sud-Ouest de l'île (Probst, Morgan & Kershaw, 1990). À Maurice, un individu immature de la sous-espèce Diomedea cauta cauta a été capturé le 21 août 1993 en face de la passe de Mahébourg. Pour l'oiseau décrit ici, il est représenté par la sous-espèce Diomedea cauta salvini, parfois considérée comme espèce à part entière D. salvini suivant les auteurs. Il s’agit ici de sa première mention pour La Réunion et pour les îles Mascareignes .

Description de l'individu capturé

    Tête, gorge et nuque gris clair s'assombrissant sur le dessus du dos ; sourcils noirs ; pourtour de l'œil jaune clair, iris brun sombre et pupille noire ; bec gris beige à reflets jaune pâle (les deux mandibules tachées de sombre dans leur partie terminale désigne un immature); couverture alaire noir dessus et blanc entourée d'une bande noire fine dessous ; rémiges primaires noires ; ventre blanc. Les mesures prises sur l'oiseau correspondent à celles qui ont été collectées sur deux populations éloignées (tableau ci-dessous). Elles ne permettent pas de déterminer la population d'origine. Notons que la différence de poids est sans doute due au jeûne forcé de l'oiseau avant l'échouage sur nos côtes.


Photo 2 : Détail de la tête de l'individu capturé
(© Stéphane Boulay)

Origine          Aile           Tarse    Queue    Poids             n ind.        Sources/Année

Chatllam        555/600    85/95    210/235    3,3/4,9kg   29    Robertson & vanTest, 1982
Crozet            550/584    90/96        -          3,95/4,10kg    5    Jouanin, 1994
?                     560            93        192          2,9kg        1    cette obs., 1994

Tableau : biométrie comparée de deux populations de Diomedea cauta salvini
avec l'individu immature capturé.

Biologie succincte

    L'Albatros timide se reproduit dans les régions sub-antarctiques et se rencontre de l’Afrique du Sud à l’Australie, jusqu’aux côtes du Chili (Johnson, 1965 ; Garcia, 1972 ; Robertson & Bell, 1984 ; Lindsay, 1986 ; Chambers, 1989 ; Bretagnole & Thomas, 1990). Les populations les plus importantes sont concentrées aux îles Snares et Bounty (Del Hoyo & A1., 1992). L'aire de nidification la plus proche est l'Ile Crozet ou 5 couples reproducteurs sont étudiés par les scientifiques des TAAF (Jouventin, 1990, 1994). Ce lieu de nidification est complètement isolé du reste de la population mondiale. D'après un compte-rendu d'observation réalisé en Afrique du Sud, cette sous-espèce d'albatros serait la plus observée dans cette région (Ross, 1986). Comme la plupart des albatros, il se nourrit principalement de Calmars  (Amplisca, Nododarus, Sepiotenthis...), de poissons (Sardinops, Engraulis, Trachurus,...) et de crustacés. Il pêche le plus souvent posé sur l'eau en plongeant son bec dans les bancs de calmars, de petits poissons et de crevettes. Sur les lieux de pêche, il semble sociable et a été observé en train de se nourrir de crevettes aux cotés de baleines, puffins et pétrels (Del Hoyo & A1., 1992).

Recommandations

    Les quelques oiseaux qui s'échouent sur nos côtes devraient systématiquement être signalés. Ils sont souvent à bout de force, sous-alimentés et se laissent, généralement, facilement attraper. Pendant cette période, ils sont particulièrement vulnérables aux prédateurs. Si la plupart n'ont besoin que de repos et s'envoleront sans dommage le lendemain, d'autres doivent recevoir quelques soins. Ainsi s'il vous arrive de découvrir un oiseau sur le bord de mer ou dans votre jardin, il serait bon de prévenir le Muséum d'Histoire Naturelle, la SREPEN ou le Zoo de Sainte Clotilde afin qu’il vous indique la conduite à tenir.

Remerciements

    Nous tenons à remercier les deux gendarmes de Sainte Rose le chef de poste Mr Bohle et son adjoint Mr Bueno qui ont récupéré l'oiseau sur la côte de l'Anse des Cascades. Nous témoignons également toute notre reconnaissance au personnel du Zoo qui s'est plié à nos multiples demandes d'informations concernant les mensurations de l'oiseau et pour les facilités accordées pour la séance de photos. Enfin, au moment du lâcher de l'oiseau, nous remercions tous ceux qui ont collaboré à cette initiative, Madame le Conservateur du Muséum d'Histoire Naturelle de Saint Denis, Sonia Ribes, l'équipage de la Gendarmerie maritime, le commandant Saint-Lanne et le capitaine de vaisseau Barbier.

Bibliographie

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